« 2008-01 | Page d'accueil | 2008-03 »

24.02.2008

De dos

Quel que soit le temps, l'heure, le lieu, elle est de dos. Elle existe tout juste, à peine esquissée mais toujours de dos. On pourrait la surnommer la silhouette, le fantôme, l'esquive ou l'éphémère, on pourrait la dire fuyante, fugitive, évanescente. C'est à peine une ombre que nul ne peut atteindre parce qu'elle vit toujours au-delà des mains qui glissent à la retenir. Elle est en avant, et même le dessinateur le plus rapide, le papier argentique le plus fin, ne l'enveloppent.

Je la croise souvent, hors de ma portée. J'ai renoncé à l'appeler, à la toucher, à essayer de la garder puisqu'elle est née pour s'échapper, sur un battement de coeur accéléré, sur une respiration qui s'emmêle. Elle erre au bord des précipices, trop près du gouffre où un vent mesquin hésite à l'entraîner. Elle monte à cru un cheval trop rapide, jusqu'à sentir la limite de la peur et de la conscience. Elle sait le point de non retour qu'elle talonne. 

Je ne tente même plus de lui parler, de la regarder. Elle vit trop loin devant ou trop profond derrière, jamais suffisamment dans le réel pour l'y ancrer. Elle n'est qu'un tourbillon de notes, Mozart, 21e concerto pour piano, 2e mouvement. La déchirante mélopée d'une polyphonie corse. L'insupportable fracas d'une symphonie du Nouveau Monde.

Alors, membres du jury, une seule question vous est posée: est-ce que ça sait vivre, une peur?