22.06.2008

Fait ce jour

... ou de l'opportunité d'avoir un calendrier à la place du cerveau.

Vous arrive-t-il de souhaiter un instant effacer toutes les dates qui dansent en folle sarabande sur les pistes de votre mémoire fatiguée? Vous est-il venu à l'idée de couper clair dans ce fatras, d'effacer, de noyer le poisson du souvenir précis dans un flou artistique? Vous est-il passé par l'esprit que le quantième n'avait nulle importance, que son ancienneté ou sa proximité ne le qualifiait pas plus?

Jours, mois, années, les chiffrent tournent dans ma tête effarée de tant de combinaisons. Ils s'imposent, commémorent, rappellent. Ils calculent l'éloignement, la distance, sussurent les prescriptions que je redoute. A chaque semaine revient sa peine d'anniversaires, du plus banal au plus sévère, avec leur tête de grande faucheuse de mémoire et leur sonnerie aux morts.

J'ai un décompte dans la tête qui ligote ma langue d'une chirurgicale précision. 18 août, ma résurrection, 13 avril, ma descente aux enfers, 5 juin, un "pardon pour ça" qui résonne sur mes lèvres, 3 juillet, un sourire aux orties, 20 novembre, "Paris IV-Sorbonne en lutte", et toutes les autres... Je sais l'heure, le lieu, j'étouffe de vains détails... que je partage trop.

Omnes vulnerant, aliae gaudent, et à dire vrai, je me fous un peu de la dernière, celle-là, ce sont les autres qui la retiendront pour moi.

01.06.2008

Note pour plus tard

J'ai perdu ma clef.

Un jour, en arrivant devant ta porte, je me suis aperçue que je ne pouvais plus l'ouvrir. Mon sac était lourd, encombré, j'ai fouillé longtemps dans tous ses recoins. Une écharde s'est enfoncée sous un de mes ongles, des miettes de gâteau au chocolat sous un autre, j'ai sorti deux vieux mouchoirs en papier, un stylo cassé et trois reçus de carte bleue. Mais pas de clef.

Au fond du sac, il y avait un carnet, rempli de listes et de rendez-vous aussi vite oubliés que notés. Il y avait des granules homéopathiques pour maux de gorge épisodiques que je ne prenais jamais. J'ai même retrouvé un vieux gloss séché.

Sur ton paillasson, le bienvenu a disparu. Il n'est plus qu'amas de poils brunâtres fatigués d'essuyer les semelles de tous ceux qui viennent déverser leurs misères sur ton parquet. Je ne sais pas si tu as imité le paillasson ou si le paillasson t'a imité mais ta porte reste muette. 

J'ai perdu la clef qui ouvrait le chemin jusqu'à toi ou tu as effacé tes pas dans la neige pour que je ne te rejoigne plus. C'est tout un, je ne sais pas où tu es. C'est étrange de vivre sans toi, loin de ton rire, de tes excès, de tes doutes et de tes pâlissements de colère, alors, chaque soir, je rêve que tu ne t'es pas fondu dans la nature, et chaque matin, je refuse de savoir que je ne peux plus t'atteindre. 

Devant ta porte close, ton téléphone qui me répétait qu'il n'était plus toi, j'ai tourné en rond comme un chien qui veut se faire petit. J'ai replié mes bras, enserré mes genoux, fermé mes oreilles et j'ai capturé ce qui restait de toi dans l'air pour t'empêcher de t'échapper définitivement. Ton sourire au bout de mes doigts, tes yeux à la pointe d'un de mes cils, ta tignasse, que j'aimais voir trop longue entre deux ménages de printemps qui la ramenait au minimum syndical de ce qu'on peut encore appeler des cheveux, sur le haut de mon oreille.

"Tant que tu es là, il ne peut rien arriver de mal". Mais je n'avais pas prévu que tu ne puisses ne plus y être, que tu puisses me laisser toute seule, derrière ces barreaux de cours d'école trop grands pour moi. Je sais pourtant qu'il peut arriver autant de mal en ta présence qu'en dehors, que tu n'es pas le surhomme que je voulais voir mais un bouclier à faiblesses. 

J'ai perdu cette clef, cette carte que je lisais d'instinct et qui s'appelait l'inconscience. Aucun GPS, aucun pendule ne te retrouve, l'annuaire te porte pâle et je donne ma langue aux chats que tu n'aimes guère.

Dis, quand reviendras-tu? 

24.02.2008

De dos

Quel que soit le temps, l'heure, le lieu, elle est de dos. Elle existe tout juste, à peine esquissée mais toujours de dos. On pourrait la surnommer la silhouette, le fantôme, l'esquive ou l'éphémère, on pourrait la dire fuyante, fugitive, évanescente. C'est à peine une ombre que nul ne peut atteindre parce qu'elle vit toujours au-delà des mains qui glissent à la retenir. Elle est en avant, et même le dessinateur le plus rapide, le papier argentique le plus fin, ne l'enveloppent.

Je la croise souvent, hors de ma portée. J'ai renoncé à l'appeler, à la toucher, à essayer de la garder puisqu'elle est née pour s'échapper, sur un battement de coeur accéléré, sur une respiration qui s'emmêle. Elle erre au bord des précipices, trop près du gouffre où un vent mesquin hésite à l'entraîner. Elle monte à cru un cheval trop rapide, jusqu'à sentir la limite de la peur et de la conscience. Elle sait le point de non retour qu'elle talonne. 

Je ne tente même plus de lui parler, de la regarder. Elle vit trop loin devant ou trop profond derrière, jamais suffisamment dans le réel pour l'y ancrer. Elle n'est qu'un tourbillon de notes, Mozart, 21e concerto pour piano, 2e mouvement. La déchirante mélopée d'une polyphonie corse. L'insupportable fracas d'une symphonie du Nouveau Monde.

Alors, membres du jury, une seule question vous est posée: est-ce que ça sait vivre, une peur? 

25.11.2007

Trifouillages

J'ai tout ouvert très proprement, sur un grand champ stérile. Tout ce bleu donnait un air marin à ma chasse au trésor. Doucement, j'ai plongé, coupé à gauche, taillé à droite un peu plus maladroitement. Et l'objet du délit est apparu.

De nouveau, j'ai dégagé, aussi précisément que possible, j'ai désenchâssé l'objet précieux qui n'a pas rugi, qui n'a même pas tenté de fuir. Et puis je l'ai posé au creux de ma main, presque trop chaud et un peu dégoulinant. Il a sangloté, sanguinolé aussi et il s'est tu. Je me suis aperçue que j'avais un coeur très sage, intimidé de voir ainsi le vaste monde qu'il ne savait que deviner au travers de sa cotte de côtes.

Le plus dur est fait, ai-je pensé. Mon coeur loin de moi, il serait plus facile de t'y trouver pour t'en déloger. Effectivement je n'ai pas mis longtemps à te dénicher, entre le ventricule et l'oreillette gauche.

"C'est bien fini cette fois-ci mon gaillard". Et tu m'as souri, vile feinte qui a destabilisé mon scalpel. Pourtant j'ai ravalé mon courage, j'ai fermé les yeux et je t'ai opéré. Trait par trait, je t'ai extirpé de mon palpitant, mots, muscles et rires, tout y est passé. Tu as laissé un grand vide, avec des rebords sales, qui feront une cicatrice à bourrelets, mais tu es parti.

C'était presque facile, pourtant je me sentais un peu gauche avec mon coeur biscornu qui crachotait du sang sur mes tas de copies. Il fallait le ranger, le remettre en place et le recoudre, avec du fil à poulet parce que je n'avais que ça sous la main. Le temps de le récupérer dans le tiroir sous le four, j'ai attrapé un second champ stérile et ...

... tu m'as souri. D'entre les côtes, du trou béant et rougeoyant, tu m'as souri.  

09.10.2007

Mensonges, trahisons et plus si affinités

L'esprit se brouille, la raison s'affole et le voilà. Il arrive inopinément, clopinant sur ses jambes torses, toujours prêtes à le laisser s'effondrer. Il s'installe, rotant et bavant, avec un arrière-goût acre d'indéfini. Le mensonge a une gueule d'acarien, invisible omniprésent qui vous flanque de l'eczéma sans crier gare parce qu'il est moche lui-même alors pourquoi ne le deviendriez-vous pas?

Les braves gens ne l'aiment pas mais qu'aiment les braves gens? Morale insipide qui condamne l'imagination! Pourrait-on crier à la face du monde. Mais on ne le fait pas, justement parce qu'on a menti et qu'au premier flux désordonné de paroles succède le silence. Lourd, opaque. Pourtant tous les mensonges ne se valent pas. Les premiers sont joyeux et délurés, c'est le chien du voisin qui a lancé le ballon à travers les vitres du magasin d'à côté en visant le distributeur de bonbons... il a des prédispositions de snipper ce chien... C'est le téléphone décroché sans s'en apercevoir qui fait retentir une nuit passée ailleurs la longue plainte des communications occupées. C'est le devoir de collégien encore dans les limbes qu'on accuse d'être resté posé sur son bureau. Jusqu'au jour où... terrible formule qui sème la crainte dans le coeur du lecteur, Cendrillon et son prince étaient heureux jusqu'au jour où... il a ressenti le besoin d'aller vérifier la couleur des sous-vêtements de la Belle au bois dormant. Jusqu'au jour où tombe la malédiction du gros mensonge, celui qui ne passe pas la porte de la conscience, coincé dans le chambranle comme le vertugadin de la reine Margot à la fin de sa vie.

A présent, c'est fichu. Il est là, amarré à votre regard sur les autres, soufflant dans le milk-shake de votre honte. Tant pis pour les éclaboussures intérieures, il ne fallait pas le laisser entrer. Ses petits frères ribambellent gaiement autour de lui, avec une telle innocence qu'on en pleurerait de joie. Ils surnagent encore ces coupables enfantillages, on s'y accroche pour ne pas trop regarder l'étron formidable qui proclame sentencieusement: "tu as trahi, famille, amis". "Pour leur bien?" ose-t-on murmurer sans y croire, "pour qu'ils le restent, famille, amis" finit-on par avouer, le seul aveu qui peut sortir de notre bouche car l'autre est trop sale, trop informe pour l'étaler au grand jour. Vergogne quand tu nous tiens.

PS: ce titre méritait d'être suivi d'une chronique ciné... mais j'ai un contentieux avec Alice Taglioni... trop grande, trop blonde. 

20.09.2007

La rentrée

Hum, ça post-scripte guère ces temps ci. Je dois avouer qu'il m'arrive de ne rien avoir à raconter... Quoi? Je mentirais? Disons que, comme cela fut longuement étalé dans une note précédente, je suis parfois fainéante et n'envisage pas de passer quelques minutes devant mon cher Gaspard (je fais aussi partie de la secte qui baptise ses objets) pour vous livrer la subtantifique moëlle de mes neurones décadents. Ne cherchez pas le microscope qui m'a fait découvrir de la moëlle dans des neurones mais croyez-moi sur parole. (C'est beau de se sentir omnipotente...)

Pardonnez moi lecteur parce que j'ai péché, beaucoup, passionnément, par omission sur ce blog. Je ne vous ai pas parlé de mes vacances... mais encore eut-il fallu que vous m'imposiez une rédaction! Reconnaissez que seul un sujet soigneusement calligraphié par un instituteur bienveillant peut donner envie d'exalter à la face du monde ses péripéties estivales. Je ne vous ai pas non plus parlé de ma rentrée mais qu'aurais-je pu en dire sans me faire haïr de tout élève potentiellement lecteur de céans? Le devoir de réserve est sacré, il serait malvenu d'en vouloir donc à mon silence. En somme, je ne vous parle de rien? Pas faux. Mais je n'ai jamais promis du contenu... il y a ma thèse pour ça, rappelez-vous.

Quoi? Ma thèse, je ne vous en ai jamais parlé non plus? Mais vous avez une chance folle, mes petits. Rassurez-vous, malgré toutes mes belles promesses, ça viendra un jour, d'autant plus qu'elle va désormais occuper mes jours et mes nuits.

En fin de compte, la seule grande nouvelle de la rentrée, c'est le moyen dont les gens (la foule, les hordes de fans en furie, vous, quoi) arrivent sur ce blog. Je ne vous ferai pas la liste complète des mots-clé, un seul a parmi eux attiré mon attention, le premier... "Alain Le Gallo". Je sais que je joue avec le feu et que cette mention supplémentaire ne fera que confirmer le classement brillant du personnage mais qu'à cela ne tienne, il faut bien répondre aux sollicitations même cachées de ses lecteurs. Vous cherchez Alain? Je vais vous en parler. 

Alain Le Gallo naquit un beau jour en Armorique, du côté du Morbihan et non à proximité du petit village qui résiste encore et toujours à l'envahisseur, qu'on se le dise. La date de sa naissance restera celée pour conserver à notre héros l'aura mythique qu'il véhicule, mais sachez cependant que c'était il y a très très longtemps (les héros sont vieux mais font jeunes, c'est leur principale caractéristique).

Le petit Alain grandit donc, le cheveu au vent, face à la mer (comment ça on dirait une mauvaise chanson de variété?!). Arrivé à l'âge où l'on quitte sa province, bien décidé à empoigner la vie, le coeur léger et la sacoche pleine de livres de latin, il monta de sa Bretagne natale vers le phare parisien, prêt à révolutionner le monde de la khâgne moderne (non, il ne s'agit pas d'un oxymore). Tombé amoureux (tout court) mais aussi de ces lieux intermédiaires que sont les classes préparatoires littéraires, il se jura d'y revenir un jour pour y accomplir son destin de jedi latiniste et surveiller la vitesse d'érosion décennale du plâtre en haut à gauche du mur.

Un voile pudique sera jeté sur les années suivantes, la rencontre bouillonnante entre une bouteille de cognac, la canicule et une leçon d'agrég, les débuts dans le sein des saints, haut-lieu de la poule au pot et des taupins en croûte, j'en passe et des meilleures. Vint le jour où je le rencontrai. D'éblouissement, point, j'étais déjà aveuglée par la mystique legallienne, cette ambiance quasi religieuse qui émanait de la salle 57 après chacun de ces passages. Les élèves ressortaient de son cours l'oeil hagard, en proie à d'étranges hallucinations, secoués de transes indicibles.

"EDP, effet de participiale", "l'ablatif absolu n'existe pas, ce n'est qu'une manifestation du complot mondial contre le latin", "Ciceron va tous nous tirer par les pieds", autant de phrases inaccessibles au profane qui rappelaient les stances syncopées d'une initiation éleusienne. Le Gallo était le grand maître de ce culte, plus "Socrate que Platon", il dirigeait avec douceur et fermeté (là, je brode, la réalité exigerait que je dise: "avec force coups de gueule et rimes de désespoir") son petit troupeau vers la révélation de la Version. Car s'il y eut le Verbe, avec Alain, au commencement fut la Version, la seule, l'unique, celle qui d'un homines delecti fait un "choix d'hommes" et non un "les hommes ayant été choisis" (admirez la classe de la première formulation!). Bref, tout cela fut fort beau et fort bon et les doigts me démangent de vous enjoindre d'aller en paix, mes enfants, à présent que vous apercevez floutement la vérité legallienne. 

...

Bon, d'accord, je vous entends râler, ne croyez pas. "La poisse, elle fait dans la private joke maintenant", "ouais, c'est pénible ces gens qui parlent juste pour eux", "m'en cause pas, ils se croient le centre du monde ces bloggeurs","on va aller lire ailleurs pour la peine". Et là, je vous arrête (ben oui, n'allez pas lire ailleurs quand même), certes Alain Le Gallo n'est ni Georges Clooney, ni Brad Pitt, il est moins célèbre que Montaigne et La Boétie (merci à G.B. d'avoir tant oeuvré pour le second) mais il reste un de mes anciens profs et, égoïstement, à ce titre, il avait droit à une note.

PS: si vous ressentez le besoin irrépressible de voir à quoi ressemble ce grand homme, postez vous au coin d'un reste de muraille XIIe siècle, dans une rue portant un nom mérovingien, le jour des enfants vers 14h30, alors, si la chance est avec vous... 

08.05.2007

Flemme

6h00 : émerger, doucement, enfouir la tête dans l'oreiller, accommoder un oeil, voir l'heure, et se retourner.

7h30 : s'étirer, lentement, s'enrouler dans les draps, s'enfoncer dans la chaleur sucrée, sentir ses bras ou leur souvenir.

8h15 : ciller, apercevoir le soleil qui s'ingénie à transpercer les volets, lui tirer la langue et rabattre ses cheveux sur ses yeux, rêvasser, un peu, encore.

9h30 : abandonner la tiédeur du lit en bataille, réapprendre le parquet, pieds nus, le pyjama de guinguois, s'asseoir sur le canapé, lire, beaucoup, toujours.

11h45 : lever les yeux de la page pour les fermer, respirer son odeur ou son souvenir, se recroqueviller pour réinventer l'instant qui échappe, déjà enfui.

13h00 : oublier de manger, bouillir sous une douche étouffante et voir la vapeur monter de son corps.

14h30 : grignoter, lire, rêver, pieds nus comme le reste, juste vêtue de silence dans un appartement vide.

16h00 : revenir au monde, accrocher un sourire, dérouiller ses lèvres, ranger le souvenir.

La flemme, la paresse, la lenteur, l'oisiveté stérile, toutes ces fautes contre le temps et ces cadeaux à l'imagination... 

26.04.2007

Du blanc et du gris

La goutte a hésité. Elle est née sur mon front, peut-être même à la racine de mes cheveux et elle a roulé, blopbadablip, jusqu'à l'orée de mon nez. Deux choix s'offraient à elle : la ligne de crête pour perler un instant et dévaler jusque vers mes lèvres, ou la pente pour aller chercher la ligne de talweg d'une ride encore à naître. C'était une goutte contrariante, elle a donc bifurqué à mi-chemin et a continué sa course jusqu'à la clairière de ma clavicule gauche, juste à côté du cathéter. Elle m'a réveillée.

Il s'est mis à pleurer. D'instinct, j'ai tourné la tête pour savoir qui, de l'aide-soignante, de l'infirmière ou du médecin, avait déclenché ces larmes. Une infirmière est passée, lasse, tirant un peu sur sa blouse. Je n'ai jamais vu le bout de chou de la chambre à côté, mais je l'ai entendu, plusieurs fois par jour et par nuit, à chaque passage devant sa vitre de la blancheur faite médecine. Il eut fallu tendre un rideau pour éviter à l'enfant ce spectacle, s'ils m'avaient demandé...

Lorsqu'un visiteur néophyte découvre un service de soins intensifs, il observe le coeur serré et l'estomac gondolé les chambres offertes à tous les regards qui s'enchaînent le long des couloirs comme des perles de sucre sur un collier. Pourquoi des vitres? pour les surveiller dit-on, mais je ne crois pas. A y bien réflechir, c'est nous qui les surveillons, de notre lit, coincés par une tuyauterie aussi comique qu'envahissante. Oh bien sûr, il ne faut pas le leur dire, mais, même à huit ans, on voit l'interne rabroué par le professeur, l'infirmière pressée qui vient prendre son service en ayant boutonné mardi avec mercredi, les familles pâles et les autres, les chanceux déjà debout qui errent fièrement, la perfusion droite et le dos voûté. 

Moi aussi, j'ai marché. Je pensais ne plus savoir, mais doucement les jambes se sont souvenues. Lever un pied, très haut parce qu'il n'est de plus grand bonheur que de le voir se soulever du sol pour accomplir le grand oeuvre... un pas. Poser le pied, lentement, à dix centimètres à peine de son jumeau. Recommencer jusqu'à arriver au but, la tour Montparnasse, ou son image, c'est tout comme, au bout du couloir... autant dire de l'autre côté du monde. 

Un peu plus loin, à un hémisphère pourrait-on dire, il y a la petite Marie, pas celle de Cabrel qui roucoule pour les Marie sourire, les Marie bijoux, les Marie voyageuses, simplement une petite Marie de quatre ans sous son crâne lisse. Elle est malade. On l'est tous mais on sait déjà que c'est différent. Elle est malade de quelque chose qu'on ne répare pas avec un bon scalpel, du fil et des aiguilles. J'ai deux fois plus d'années qu'elle et elle ne sait pas si elle aura un jour mon âge. Et pourtant elle rit, sa maman raconte qu'elle n'a jamais fêté son anniversaire chez elle, elle parle, sa maman raconte qu'elle n'a jamais vu un Noël dans sa maison, elle vit et je me demande quel plaisir un méchant crabe peut trouver à manger si peu de chair. 

Noire, jaune, rouge, bleue... ici j'apprends l'arc-en-ciel des aiguilles. Plus tard, je ne serai pas médecin, c'est la conclusion que j'ai trouvée dans le chaudron au pied de l'arc-en-ciel. En attendant, j'admire la ronde bancale des soignants : la chirurgienne qui m'a réparée d'un coup de ciseaux bien placé, l'anesthésiste myope aux lunettes décoratives, le radiologue qui me photographie les pieds au lieu du thorax, Hélène l'infirmière qui me lit Astérix avant de finir sa garde de nuit. A la tête de mon lit, ma marmotte ronchonne : "c'est pas l'air de Paris qui va te guérir, si ça continue, je repars toute seule manger de la raclette dans mes Alpes natales!" "Tu sais bien que papa t'a achetée à la fête de l'Huma, alors arrête de râler, on va bientôt rentrer, bientôt..."

Une autre goutte s'est formée sur mon front. L'aspiration du drain ronronne et me berce. Le soleil descend lentement sur les Invalides, on m'a dit que Napoléon avait sa chambre là-bas, j'irai le voir peut-être quand on me laissera sortir...   

03.04.2007

"I'll soon make you dry enough"

Ce soir, j'ai croisé ma vieille moi dans la glace de la salle de bain. Elle était devant un miroir. Alors je l'ai regardée. Je pense qu'elle le savait, mais elle a fait comme si elle ne me voyait pas. Je ne suis qu'une jeune elle après tout.

Elle, je, nous, enfin, la vieille a mes mains. La peau s'est affinée jusqu'au bord de craquer sur les noeuds et les déliés des veines. Du bleu court sur le dos, dans la paume, aux articulations des doigts. Les ongles arborent de jolies lunes blanches, ils sont toujours courts et de guingois. L'âge accentue les travers, mon majeur gauche manifeste plus que jamais ses affinités pour mon annulaire et se penche pour l'embrasser en une déformation comique. Qu'en dirais-je si je n'étais droitière? 

Des myriades de rides encadrent mes yeux, aux lourdes paupières affaissées. On ne regarde plus pareil avec des paupières qui traînent sur les cils. C'est amusant, mon visage ressemble au lit d'une rivière qui s'éparpillerait en des millions de cours. Il y a les fleuves, sur le front, profonds et horizontaux qui oscillent d'un côté à l'autre de ce grand carré. Et puis il y a le pont qui coupe le fleuve le plus méridional, pour rejoindre le nez. Les gouttes de pluie doivent adorer ruisseler dans tous ces plis. Je me demande s'il faut les essuyer un par un, au risque d'y voir naître d'infimes moisissures bleuâtres et fleurissantes.

J'oubliais les deux canyons qui mettent entre parenthèses des lèvres disparues. Elles existaient pourtant jadis, j'ai souvenir de les avoir senties, mordillées, maquillées même... Elles ont dû se perdre à un embranchement, quitter la route vers la sortie 60. Il reste la bouche, l'essentiel finalement, je crois même avoir aperçu des dents à l'intérieur. La question de savoir si ce sont les miennes est sûrement superflue, ma vieille moi a sans aucun doute un gouffre béant et de roses gencives de bébé au réveil. A moins que... non... c'est impossible... si... pourtant on dirait... l'incisive cassée, oui, vous savez, enfin, l'incisive recollée pour être plus juste... et bien, il me semble qu'elle est encore là. Si le dentiste savait ça... mais il doit être mort puisque je suis vieille. Enfin, la vieille moi est vieille, mais je suis jeune, comment voulez-vous expliquer au dentiste qui n'est pas encore mort mais le sera?

La vieille moi a presque 90 ans, la cambrure de son dos souffre d'alzheimer lorsqu'elle est debout, mais retrouve la mémoire lorsqu'elle est couchée, dessinant un impitoyable vide entre le matelas et sa peau. Elle ne pèse rien, quelques os, bien peu de chair, gâtée de surcroît, un souffle inconstant. Elle n'ose plus s'aventurer sur le parvis de la BnF parce qu'elle s'y envolerait. Elle a raison, je m'y envole déjà alors elle... 

Elle me regarde à travers son miroir, elle m'attend pour m'apprendre la résignation, l'acceptation, la sérénité tout en sachant qu'elle ne les pratique pas. C'est une sale vieille moi à coup sûr, râleuse et impatiente, qui ne veut plus vieillir, qui ne veut pas mourir, qui ose même rêver de se noyer encore dans des yeux noirs...  

23.03.2007

Profession de foi

Mes bien chères soeurs, mes bien chers frères,

Il me faut, en ce matin béni, vous faire part d'une surprenante nouvelle. La foi m'a touchée, mes amis, telle la tuile au coin d'une rue un jour de tempête, tel le contrôle de maths un lundi à 8h, tel le bug informatique la veille de rendre sa thèse. Mon âme errait dans les méandres de la perdition. Hier, j'eus la révélation. Dans un moment d'abandon de l'esprit, je ricanais odieusement en relisant le martyr de Saint Jean de Brébeuf, paix à ses cendres oserais-je à peine dire, car si le feu le supplicia, il finit en pâté plus qu'en charbon. Mes pensées retorses envisageaient ainsi sans remords de raconter aux jeunes têtes blondes que le ministère me confie hebdomadairement l'horrible fin de ce saint homme qui convertit les Iroquois... aux délices du jésuite en broche. Je ne vous raconterai point le détail de cette fin aussi atroce qu'édifiante car ma toute nouvelle christianité s'émeut trop de ce récit pour vous le faire partager. 

Le livre me tomba des mains et une lumière fendit mon plafond. La mer s'ouvrit, les fleuves sortirent de leurs lits pour féconder les pieuses campagnes et noyer les villes mères du stupre et de l'oisiveté, les trompettes sonnèrent et je me retrouvai à genoux, étonnée, stupéfaite, pour tout dire frappée de l'omnipotence et de la bénévolence divine.

"Fanfan, renie ton père et abdique ton nom, ou je ne serai plus ton Dieu" (eh oui, le tout-puissant a le droit de lire les classiques dans la collection à 2 euros lui aussi...) Vous comprenez mon émoi, seul me manquait le balcon pour que la scène fut parfaite. Le temps de rappeler à notre divin et barbu créateur que Fanfan n'était point mon nom mais un des mes multiples surnoms et qu'il se devait, à l'instar de l'administration universitaire qui remplit mon frigo, de mettre à jour son grand livre des vivants et des morts, qui ressusciteront tous dans sa gloire au jour du Jugement (et les trompettes seront encore là, si, si, je vous assure, les trompettistes sont partout, non que j'ai quoi que ce soit contre eux mais franchement, vous ne pensez pas qu'on devrait limiter le phénomène de parthénogénèse du trompettiste en fond d'orchestre pour le bien-être auditif des flûtes traversières assises devant? Hum, je m'égare), je tombai en pâmoison. Lorsque je revins à moi, je trouvai Dieu occupé à inspecter ma bibliothèque.

"Fanfan, jeune pêcheresse, que vois-je céans? La mini-bibliothèque de Pierre Lapin? Le scénario de Pulp Fiction? La biographie d'Henri III? Et la Bible, où est-elle la Bible? Des années de travail ininterrompu, des mois de relecture, des litres de boissons même pas fermentées pour ne pas trouver le fruit de tous ces efforts sur ces étagères... Parce que Balzac, à côté de moi c'est tripette, future résidente du Purgatoire, même payé à la ligne, il n'a jamais poussé l'audace jusqu'à pondre des généalogies de quatre pages. La constance qu'il fallait pour écrire sans discontinuer Untel, fils de Machin, fils de Truc, et l'imagination (les heures de scrabble) pour trouver des noms différents (ou presque) à chaque fois, tout ça pour vendre moins que Marc Lévy... ça me crucifie."

D'ouïr ces reproches, mon coeur fut pétri d'épines, je promis sans barguigner d'aller quérir dès que mon compte en banque me le permettrait une jolie Bible, des septantes, oecuménique, tout ce qu'il voudrait tant qu'il ne m'excluait point de la communion des âmes qui chantent ses louanges au plus haut des cieux. 

"Dès le jour d'hui, visage pustuleux du vice (oui, Dieu a des accès de lyrisme un peu brutaux parfois), tu consacreras ta vie à mon triomphe. Suivant le sillon brillamment ouvert par Sainte Marguerite-Marie Alacoque, tu te retireras dans un couvent et tu porteras en mon honneur le nom de Marie-Nathalie Auplat".

C'est ce que je viens vous annoncer, mes bien chères soeurs et mes bien chers frères, je quitte le siècle et prends le voile. Désormais, je ne verrai plus la lumière du soleil et vivrai dans l'illumination perpétuelle et béatifique de la sainte présence divine. Le couvent des Clarisses de Sainte-Radegonde-qui-folâtre-au-Pré m'accueillera dès demain et j'y entamerai le long chemin de mortifications qui me ménera jusqu'à l'intime connaissance de notre sauveur.

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Vous m'avez crue?

PS: plus sérieusement, à défaut de rentrer en religion, je rentre en révisions, ce qui produira dans les semaines à venir à peu près le même effet sur ma vie sociale.

PPS: il traîne dans ce texte un jeu de mot pour lequel je mériterais de me flageller. La discipline de Saint-Louis étant considérée comme un élément du patrimoine national trop fragile pour continuer à servir, je me mets en quête des couettes de Sheila pour ce même usage. 

 

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