27.01.2008
Au pays de Jean-Séb
Jean-Séb, c'est un pote... Il aime bien laisser des mots doux dans mes cartables.
Jean-Séb, c'est un fantaisiste, il ne joue pas du piano debout et il ne fait pas l'amour au micro devant des caméras frémissantes.
Jean-Séb, il ne pointe pas en haut des charts, il se fait discret sur les plateaux télé et ne sort pas avec une minette de la Star Académy.
Jean-Séb, je l'ai rencontré par hasard, au détour d'une note, au carrefour d'un accord qui a agrippé mon oreille en moins d'un quart de soupir. Je ne sais plus quel était mon âge, ni même s'il y eut réellement de première rencontre. J'adorerais raconter un coup de foudre, une soirée de sons passionnément emmêlés, mais peut-être fut-il plus simplement toujours là...
Un jour de bonne humeur, Jean-Séb s'est assis au soleil complice d'une après-midi d'hiver, il a étendu ses longues jambes sur le talus en haut du pré et il a écouté chanter les herbes. Deux écureuils sont passés près de lui, cabriolant et folâtrant par dessus sa perruque dépoudrée. Le soir, Jean-Séb est rentré au logis, il a poussé l'assiette que Maria Barbara avait préparée sur la table et il a commencé à griffonner sur un dos d'enveloppe: "la si do rémi mi la sol mi si ré do la...".
"Qu'est-ce que tu fabriques? Tu arrives, rouge de froid, vert d'herbe, tu envahis la table à l'heure du souper?"
"Je raconte une histoire".
"Une histoire?"
"Oui, l'histoire d'amour de deux écureuils... en trois mouvements. Le premier écureuil parle toujours en second, c'est une dame, elle se ballade dans les aigus comme tu papillonnes des cils. Le second, c'est le galant, il est bavard, il se dépêche de déclarer sa flamme de peur que la dame ne l'écoute pas."
"Et elle l'écoute?"
"Oui, elle n'entend même que lui, et elle chante, si tu savais, elle monte vers l'azur avec des trilles d'émotion et elle se serre contre lui, ils s'enlacent..."
"Et ensuite?"
"Ensuite, ils s'aiment, et toute la forêt est en liesse. Ils tournent sur eux-mêmes, ils dansent, de plus en plus vite, de plus en plus serrés et leurs coeurs éclatent et... tu verras, ce sera beau."
"Je le sais déjà".
Jean-Séb a des doigts de rossignol, il marie entre ses portées les enfants de Botticelli et les chairs rosissantes de Renoir, Jean-Séb c'est la cathédrale de Rouen en plein soleil. Mais écoutez, contentez-vous seulement d'écouter son concerto pour deux écureuils ou deux violons c'est égal...
PS: Concerto pour deux violons en sol majeur, de Jean-Sébastien Bach, au cas où vous ne l'auriez pas reconnu.
19:05 Publié dans Mi, mi, fa, mi, ré, do, do, si, la, si, do... | Lien permanent | Commentaires (5) | Envoyer cette note | Tags : jean-sébastien bach, violon, concerto
15.03.2007
"Je sors de chez moi... et je fonce en courant..."
Il ne s'appelait pas Durand je vous rassure.
Le jour descendait doucement sur la place, les feuilles se mêlaient aux papiers abandonnés et le vent jouait à les éparpiller comme un gosse saute à pieds joints dans le tas mi-fané mi-mordoré patiemment amassé au bord d'un chemin. Tout doucement son visage s'approcha du sien et leurs lèvres se joignirent en un... long cri de mouette cannibale sur une plage déserte un jour de pluie. Eh oui, on a le réveil qu'on peut et le mien en l'occurrence possède la même puissance paranogène que Les Oiseaux d'Hitchcock. Si la sagesse ne m'imposait de le cacher le plus loin possible de ma main matinalement vengeresse, j'aurais depuis longtemps les milices d'Alain Bougrain Dubourg sur le dos pour meurtre symbolique d'un sympathique habitant de nos grèves... Que faire lorsque le sort s'ingénie à vous interrompre dans le remake parisien d'Autant en emporte le vent? Prendre une décision douloureuse!
"Se recoucher?" proposeront les mauvaises langues, et je dois vous avouer que si mon coeur ne s'était point brisé à l'idée que mes très chers lecteurs puissent voir en moi une adepte de la fainéantise organisée, je prendrais le temps de me défendre. Non, loin de moi l'envie de me couler dans la tiédeur des draps, d'apprécier l'entortillement de la couette autour de mes jambes, de... Je me lève, pleine d'une violente résolution : "aujourd'hui, je vais chez le luthier".
A votre silence, je sais que vous mesurez toute la gravité de la chose. Ces quelques mots suffisent à faire frémir les plus valeureux d'entre les braves. "Aller chez le luthier", c'est comme "aller chez le dentiste", mais en pire. Ainsi, telle l'innocente molaire se dirige sans crainte vers la fraise (ah, bénie soit la naïveté de l'émail qui n'imagine point que la sape qui dessine à sa base une modeste auréole va bientôt se muer en cratère insondable sous l'agressif assaut de l'homme de l'art), le violon ne tremble point dans son étui lors même que s'approche l'antre fatale du luthier.
Chacun d'entre nous a connu la bouleversante déception née d'une visite impromptue chez le voltigeur de la roulette qui s'achève en massacre à la tronçonneuse d'une pauvre canine qui agrémentait pourtant bien joliment notre sourire. Votre coeur peut donc compatir à l'angoisse qui saisit le violoniste devant la visite de contrôle : le règlage annuel. Passons sur le détail qui fait de cette visite annuelle une visite décennale, le code pénal ne punit pas encore la non-assistance à violon en danger et je vous mets au défi de me dénoncer aux services sociaux.
Titi (oui, c'est le nom du violon, j'ai longtemps hésité entre ça et Lucius Minitius Natalis Quadronius Verus) est donc réveillé en fanfare (ce qu'il n'apprécie guère car il garde aux vents en général et aux cuivres en particulier une rancune tenace pour s'être fait traité de chat égorgé). Je l'entends s'étirer dans sa boîte, ignorant de ce qui l'attend. Ma gorge est nouée, ne suis-je point au bord d'une irrémissible trahison, Titi mérite-il d'être livré en patûre aux yeux et aux mains de cet être mi-ébéniste mi-boucher qu'est le luthier? A cette détresse morale qui m'assaille s'ajoute la méfiance naturelle envers l'inconnu que je vais consulter.
L'antre est éclairée, mais je reste sur mes gardes, la duplicité s'accommode du mariage entre une baie ensoleillée et le côté obscur de la force. Le luthier ne porte pas de masque, ni de gant. Détail! me direz-vous... Non, élément essentiel dans l'optique d'un relevé d'empreintes sur la victime potentielle. Si cet homme est un violin-killer, ce manque de précautions signe le débutant, mais cela ne peut suffire à alléger l'enclume sur ma conscience. Qu'ai-je à ma disposition pour défendre Titi le cas échéant? Bien peu de choses, il faut le reconnaître: un métronome en forme de soucoupe volante, une partition... ah, si, une vieille corde de sol (pour lier les mains de l'agresseur, qu'imaginiez-vous?). Titi est mesuré, palpé... "Il est beau..." déclare l'expert. Je lui accorde mon plus joli sourire, voilà un luthier selon mon coeur, un homme de goût, un esthète. "...mais si on m'amenait un violon comme ça, je refuserais de l'acheter parce qu'il ne sonne pas".
Ahhhh, l'infâme chacal, le monstre pervers, l'ignoble Judas, ce coup de poignard imprévisible me laisse coite. Mon coeur saigne et Titi, malgré sa bonne nature, m'apparaît plus gris, il accuse le coup. Mais le venimeux lézard variqueux n'en reste pas là, tel un fier représentant de sa lignée, il s'accroche, ne lâche plus sa proie effrayée et déjà expirante. Qu'on lui coupe la tête! Qu'on lui coupe la tête! Ses mots bourdonnent autour de mes oreilles, infecte mélopée. "Avec un son pareil, il a dû passer le dernier siècle dans une armoire, voyez, moi, j'ai des violons moins chers qui sonnent mieux, évidemment, il est en bon état, mais il vaut rien". Et l'ultime réplique, l'épée du torero sur l'animal à terre, la hache du bourreau, le couperet de la bascule: "enfin, pour 2000 euros, je vous le fais sonner, moi!".
Titi est en convalescence, le choc fut très pénible pour lui et rien ne semble pouvoir lui rendre sa joie de vivre. Je ne sais plus quoi faire, le voir dans cet état me consterne. Des luthiers pareils, ça devrait être interdit par la convention de Genève! On n'a pas idée de les laisser exercer avec le mal qu'ils font autour d'eux. En quittant l'atelier, j'ai plaint de toute mon âme les pauvres instruments qui le jonchent, cibles sans recours de cet Amadius sadique.
16:25 Publié dans Mi, mi, fa, mi, ré, do, do, si, la, si, do... | Lien permanent | Commentaires (3) | Envoyer cette note
29.12.2006
"Et que chacun se mette à jouer..."
"Et les cd? tu n'en parles pas des cd?" injonctionnait un mien commentateur, après m'avoir intimé d'exercer ma plume sur l'opus birélien qui tomba entre mes mains au matin de Noël. En effet, je n'en parle pas des cd, ni de musique en général. Ce blog confirme sa vocation de vaste fourre-tout mais il souffre d'un handicap sonore. Point de mélodie, ni de chanson céans.
J'ai toujours pensé qu'il fallait pour parler de musique plus qu'un simple goût pour cette dernière, mais une sensibilité particulière capable de rendre en mots les vibrations qui ébranlent l'air, l'esprit et le coeur. S'exclamer, d'une voix de fausset, sur le "génie trop absolu" d'un baragouineur à la mode, commenter, le ton grave, l'interprétation "exquise, mais profonde" du second mouvement du concerto pour piano en sol majeur de Ravel, ou écharper, l'oeil sanguinaire, le deuxième album d'une "découverte" disgraciée, sont autant de jeux virtuoses auxquels se livrent les critiques musicales. Les mots me manquent pour livrer sur ce thème un avis autorisé.
Néanmoins, "les journalistes s'autorisent à penser"... donc je vais m'autoriser à ratiociner sur la question musicale, du seul point de vue d'où je puisse me placer, celui qui relie les oreilles au coeur sans passer par le cerveau.
Depuis mon plus jeune âge (formule de transition pratique qui rappelle en la personnalisant les traditionnelles "depuis que le monde est monde", "depuis que les hommes sont hommes", joyeusetés qui parsèment les copies de dissertation d'élèves soucieux de remonter à l'origine des choses), depuis mon plus jeune âge donc (avouez que je suis pénible à suivre), des airs, morceaux, chansons ponctuent mes jours et ma mémoire. Sans prétendre présenter ici une coupe stratigraphique de ma superposition échevelée de souvenirs, chacun des éclats musicaux qu'on y retrouverait sont autant de cadeaux que me firent, parfois sans le savoir, les amours de ma vie. La formule est lyrique, elle doit se prendre au sens le plus large qui soit, celui d'aimés, sans présumer d'une définition rigoriste du sentiment.
Dans mon panthéon musical, on croise L'auvergnat, Le dernier repas, A vous dirais-je maman... De Mozart à Georges et Jacques, je remercie mon papa, mon professeur de violon. Un pianiste aux doigts de fée m'offrit le Ravel sus-cité, l'Adagio du 21e concerto de Mozart, une Fantaisie pour piano, choeur et orchestre de Beethoven. Cette dernière mérite quelques développements. Elle décline avant la 9e symphonie et en une mélodie descendante la ligne musicale que les écoliers massacrent pour célébrer l'Europe et que les téléphones portables charcutent sans pitié. Ornée de sept bémols à la clé, s'ouvrant sur une brillante introduction, la Fantaisie me vit pétrifiée de béate admiration devant son interprète et bénéficie à jamais de ma nostalgique bienveillance.
En poursuivant mon chemin de petit Poucet, un caillou s'intitule "J'ai demandé à la lune". Que vient faire ici le groupe Indochine, dont je ne sais par ailleurs pas grand-chose? Il accompagna un été mes tribulations archéologiques et fut joyeusement défiguré par une troupe de fouilleurs en folie. Encore un caillou, plus récent et fort ancien à la fois, à l'image d'un passe navigo usagé qu'on recharge en début d'année scolaire, la symphonie du nouveau monde de Dvorak.
Avec tout ça, je n'ai pas parlé de Biréli. Mais d'autres l'ont tellement mieux fait avant moi, que je ne saurais dire ces doigts virevoltants avec plus d'émotion et de finesse. Biréli audiendum est, comme dirait Caton, dans un religieux silence, ou dans une atmosphère enfumée un verre à la main, au fond d'un canapé ou devant une oie aux marrons.
20:55 Publié dans Mi, mi, fa, mi, ré, do, do, si, la, si, do... | Lien permanent | Commentaires (8) | Envoyer cette note


