26.06.2008

La grégation

Pour faire une mauvaise note, il faut plusieurs ingrédients: des volets descendus, un appart surchaud sans être surchauffé, un bon livre qui désespère sur un coin de canapé et une télévision allumée. Je n'ajouterai pas la tablette de chocolat pour ne pas verser dans le cliché. Bien sûr les volets sont électriques, comble de la modernité. Bien sûr, l'appart se cache dans un recoin de boulevard parisien, comble de la banalité. Bien sûr, Tahar Ben Jelloun aimerait qu'on traite mieux sa maman plutôt que de la laisser croupir, comble de la filialité.

Et la télé? Elle ne se plaint pas la télé, elle ronronne sur son bout de table, elle sait que je vais finir par la regarder, ce n'est qu'une question de patience et de volonté. 

Haussement de sourcils, abaissement d'épaules, trois neurones ont disjoncté quand j'ai porté les yeux sur l'écran. Trouble du regard, lippe tombante, le cerveau corticoïdal s'est placé en mode automatique option économiseur de pensée quand j'ai reconnu le film. La vérité mes amis, c'est qu'avant de reconnaître le film, j'ai reconnu la musique, du Vladimir Cosma grande époque, guimauve et petits coeurs collés partout, du Cosma période Sophie Marceau qui n'en finit pas d'adulescer sans la moindre trace de bouton (il n'y a pas de justice dans ce bas monde, ma bonne dame).  A ce stade là, entre le titre et l'allusion à Cosma, vous m'évitez normalement de m'embourber et vous savez quel est l'objet du délit... Non? Bon, dommage, je poursuis donc.

"Un chef d'oeuvre du 7e art que je voudrais revoir, un drame très engagé... " .... sur la vie en faculté.

De ce film, il faut retenir trois choses: une image, une réplique et un décor. L'image, c'est Vincent Lindon avec un gloss tel qu'on n'ose pas même en rêver, rosifiant et bavant; la réplique, je vous la livre brute de décoffrage, avec la naïveté et l'élégance qui en suintent telle une tranche de saumon fumé en plein soleil: "ça pour avoir des loches, elle en a, des loches"; le décor, c'est mon petit chouchou, il est obligé d'écouter "l'étudiante" déclamer une interprétation du Misanthrope qui ferait pâlir de honte Molière et tous les saints, il y fait froid (mais ça ne se voit pas dans le film), on y est mal assis (ça ne se voit pas non plus) mais il a ce charme suranné d'une Sorbonne décatie, vous l'avez reconnu, c'est l'amphi Louis Liard.  

J'oubliai, de ce film, il faut aussi retenir le chat. Oui, j'ai bien dit le chat, celui qui n'a pas avalé de perroquet et qui se tait de honte devant les conversations téléphoniques d'une agrégative d'opérette dont seules les lunettes dénotent la condition. Parce qu'à y bien réfléchir, c'est le seul à avoir tout compris de cette histoire puisqu'il n'essaie que de s'enfuir. Qui sait, c'est peut-être même la conscience du réalisateur qui tente imperturbablement de s'échapper de la pellicule...

C'était une très mauvaise note, presque aussi mauvaise que le film. 

20.06.2008

Clic

Pof ou plouc ça dépend.

Comme vous avez pu le noter ces derniers temps, la fainéasse qui sévit en ces lieux n'a guère été efficace. S'il se fut avéré que cette absence signifiât une intense activité annexe, chacun eut pu y trouver son compte mais il ne semble même pas que ç'ait été le cas. Bref, je prends donc le relais avec courage.

J'oubliais, je ne me suis pas présentée, je suis Clic, l'incisive fugueuse. Pour être précise, je suis une incisive droite fugueuse, ce qui n'est pas si courant dans la mesure où je refuse systématiquement de sortir en compagnie de ma soeur l'incisive gauche et que j'ai préféré abandonner mes jambes pour conquérir ma liberté. Si le coeur vous en dit, je me ferais un plaisir de vous narrer mes aventures, que dis-je, mon épopée sublime.

Il était une fois un métro. Reprenons, je sens que vous allez fuir si je poursuis sur ce ton. Jadis, roulait un RER... Aux dernières nouvelles ledit RER roule toujours, ce qui prouve qu'on ne peut vraiment pas faire confiance à la justice dans notre pays. Ce RER répondait au doux nom de B et avait l'habitude douteuse d'aller traîner quotidiennement ses guêtres dans un bouge infâme répondant au nom fallacieux de cité universitaire. Le petit RER B présentait d'ailleurs d'inquiétantes prédispositions à la délinquence juvénile et sa mère, inquiéte de le voir rentrer épuisé chaque soir à la maison, s'aperçut assez rapidement que ses visites à Cité universitaire se renouvelaient plusieurs fois dans la journée! Comble du comble, RER B ne filait pas seul en ces lieux de perdition, l'esprit de bande l'avait perverti au point de lui faire un sillage de passants attirés à son exemple par l'irrésistible Eldorado de la débauche contemporaine.

La gencive où je vivais était une des victimes de cette pernicieuse influence. Chaque matin, contre mon gré et celui de ma voisine du bout de la rue, Mme veuve Molaire, elle se dirigeait, fascinée, vers l'embouchure du troublant RER. Les retrouvailles étaient brûlantes, moites, d'une insoutenable obscénité que je supportais néanmoins stoïquement, en rêvant au bain de mousse qui avait suivi le petit-déjeuner. Ma gencive était faible, il faut le reconnaître, elle n'avait jamais fait preuve d'initiative, et nous soutenait mollement, incapable de la moindre conviction. 

Un matin de novembre, je n'en pus plus. L'haleine de RER ce matin-là était nauséabonde et, nauséeuse, je cherchai l'appui de ma commère la canine. Fière comme un dogue, celle-ci retenait sa respiration avec constance, ce qui ne facilita pas les échanges. Le trajet s'achevait, il me fallait prendre une décision. Pour la première fois de mon existence, je sus qu'un point de non retour était franchi, la rupture serait consommée ou je ne serai plus. Alternative cruelle mais nécessaire à ma survie morale. RER B the Best (ainsi qu'il aime à se faire appeler) cracha ma gencive avec dédain sur le quai. Cette idiote, encore embrumée des vapeurs délétères que soufflait la maudite bête, chancelait et tanguait tel un bateau par grand vent. Lorsque je la vis s'approcher du tourniquet, ma décision était prise, j'embrassai ma soeur, saluai ma meilleure amie, fis un bref adieu à Mme veuve Molaire et me lançai. Le choc fut bref. Clic. J'étais libre, mais amputée. Mes racines restaient en cette terre de blasphème. 

Ma gencive ne s'aperçut de rien, pas une douleur, pas la moindre sensation ne l'avertit de mon départ. La rumeur l'a peut être informée depuis mais j'en doute parfois. Les ponts sont désormais coupés. Il m'arrive parfois de rendre visite à mes anciens amis, à ma famille, je bénéficie, au titre d'ancienne locataire d'un point de colle qui me sert de point de chute régulière. Les retrouvailles ne sont pas toujours simples et lors d'un de mes derniers séjours, ma jumelle, jalouse sans nulle doute de mon indépendance acquise de haute lutte, m'a gratifiée d'un aigre: "casse-toi, pauvre dent".

En quelques mots, voici mon histoire, à défaut de vous avoir intéressés, elle aura rempli quelques lignes. 

 

02.05.2008

Mon poisson rouge et moi

Il y a un peu plus de deux ans, j'ai adopté un poisson rouge.

Blop

(Nous parlerons à deux voix, il aime bien mettre son grain de sable surtout quand on ne le lui demande pas)

C'est un poisson rouge très classique, un peu grand pour son espèce peut-être mais un poisson rouge ordinaire, comme on en croise des milliers aux aquariums des supermarchés.

Blop blop blop blop blop (là, je pense qu'il n'est pas d'accord mais ma souris traductrice est en vacances, niark niark)

Je l'ai baptisé Grand Couillon, eu égard à sa grande taille.

Blop blooooooooooop blop (oui, il m'en veut beaucoup de l'avoir baptisé comme ça mais dans la mesure où il se reconnaît, j'ai décidé de lui conserver ce nom)

Il vit tranquillement sa vie de poisson rouge, avec un intérêt fort limité pour le temps qui passe, malgré le calendrier que j'ai déposé auprès de son bocal pour lutter contre sa tendance achronique récurrente.

Blop blop (je connais bien ce blop blop là, c'est l'équivalent du "mais oui mais oui" masculin)

Comme tous ses congénères, mon poisson rouge a une mémoire immédiate et sélective. Il se souvient fort bien du jour où j'ai malencontreusement laissé échapper un comprimé d'efferalgan dans ses eaux et passe au large lorsqu'il me voit vêtue de bleu (et je ne vous parle pas du Vichy). En revanche, il oublie joyeusement tout autre événement passé quelques heures. Ainsi la pierre ramenée de Corse qui leste le fond de son bocal l'a perturbé moins d'un petit quart d'heure avant qu'il ne reprenne ses habitudes et ses rondes bucoliques.

... (l'absence de blop signe souvent une dignité offensée)

Pourtant j'y tiens à cette tête de mule amphibie. Il me boude régulièrement et a mis au point un circuit d'évitement très subtil lui permettant de faire le tour de son territoire en restant hors de ma vue.

Blop blop blip! (oui, bon, ça va les danses de la victoire, même si je ne te vois pas, je sais où tu es)

Il faut dire qu'il m'en veut un peu de mes gaffes répétées lorsqu'il tente d'attirer mon attention. Asynchronie quand tu nous tiens... A peine s'est-il collé à la vitre pour solliciter mon attention que je file à l'anglaise. A peine est-il remonté à la surface que mon téléphone sonne et que je lui tourne le dos.

Blop (mode monosyllabe on)

Ce n'est pas que je l'évite, c'est que je suis maladroite...

...  (là je m'envase visiblement)

Je parle mal son langage, je m'empêtre dans ses bulles silencieuses mais j'aime tellement croiser ses grands yeux noirs que je jure qu'à notre prochaine "rencontre", je resterai en apnée avec lui jusqu'à ce qu'il reparte croiser entre ses rives.

13.04.2008

Les Pyrénées, les ours et les bérets

Il est des enthousiasmes que la bienséance interdit de développer en public. Mais une visite aux archives des Hautes-Pyrénées est un bonheur sans pareil, il faut le dire, le rappeler et le répéter. La salle de lecture... le buste de Napoléon... le béret du directeur...

Brisons-là, j'ennuie suffisamment les gens en vrai à ce propos depuis que je suis rentrée.

Je voulais pourtant vous faire partager une jolie découverte de mon séjour: Pau plage. Vous pensez que je me moque de vous? Jamais cela ne me viendrait à l'esprit. Pau plage c'est un décalque pyrénéen de Paris plage et croyez-moi, ça vaut son pesant de pistaches décortiquées...

Voyez plutôt

2006301360.JPG

Pau plage ou la perplexité Henricienne... tout un programme 

 

22.03.2008

Call me Glose, Glenn Glose...

Au cours de mes pérégrinations archivistiques, une constante se fait jour. Les PV de conseil général sont de vieux documents tout pourris et mal reliés? Oui, en effet, mais ce n'est pas l'essentiel.

Les toilettes des archives départementales sont systématiquement insuffisamment aérés? Oui toujours mais on y survit avec un bon pince-nez.

Les gens derrière la banque de salle sont des psychorigides des papiers à signer? Oui, encore une fois, mais j'aime bien signer des papiers, ça me donne l'impression qu'on me demande des autographes.

Alors qu'est-ce, demandez-vous hors d'haleine? C'est le syndrome du doctorant. Il ne s'agit pas à proprement parler d'une pathologie, mais d'une tendance lourde imputable à l'environnement immédiat plus qu'à la nature doctorante de l'individu. Prenons un exemple pour éclairer votre lanterne en vessie de porc. 

Le doctorant en phase terminale est maigre, hâve, il porte barbe (parce que se raser c'est long) et cheveux ras (parce que se coiffer c'est long aussi). Des lunettes ont généralement poussé sur son nez (à moins que les lunettes ne soient un signe distinctif du futur doctorant mais il faudrait mener une étude plus approfondie sur cette question) et son regard guette la moindre raison de quitter son écran d'ordinateur. Qu'y-a-t'il de spécial? Rien au premier abord, je vous le concède, c'est bien d'un doctorant à tendance geekitoïde dont je vous parle. Mais il est atteint du syndrome qui porte son nom. 

Les deux principaux symptômes de cette manie sont : 1° le regard effaré porté sur tout représentant de la gent féminine de moins de 75 ans (en dessous de 45 ans, ajoutez la bouche ouverte au regard effaré) et 2° l'audace folle poussée jusqu'à glisser une déclaration enflammée rédigée au crayon à papier (on est en archives quand même, les stylos sont strictement interdits en salle de lecture) dans la porte de votre casier.

Tout ça pour dire que je suis une femme fatale. Hum.

PS: ça y est, vous avez compris le titre? 

PS: je réciterai deux Victor Hugo et trois Eluard pour le jeu de mots ci-dessus.

14.03.2008

Mes amies les choux fleurs...

"Mais elles sont monstrueuses!"

Evidemment, encore une raciste... une anti-grosses, cryptiques, vaguement pustuleuses... Franchement, à se demander ce qu'il leur faut aux gens? Du lisse, du bien peigné et du rose à souhait? Comme si la boursouflure n'avait pas son charme? Comme si les abysses des grottes profondes ne méritaient pas de reposer en paix?

Elles allaient heureuses pourtant, dans une vie pépère. Le temps était généralement beau, la nourriture était abondante, grasse et solide dans un monde de pénurie orchestrée. Les glaces fondaient en musique, du sorbet à la figue à l'amarena florentine. Et que dire des vins qui gouleyaient avec bonheur en glougloutant au passage? Quart de chaumes, Riesling, Aloxe Corton ou Morey-Saint-Denis... Aaah, un bain de jouvence, je vous le garantis!

Elles ressemblaient à des choux-fleurs? Et alors, vous n'aimez pas ça, vous, les choux-fleurs?! Soyons honnête, du chou-fleur en béchamel, c'est quand même la douceur incarnée, sa saveur arrondie, ses frisures moelleuses et crémeuses... Un chou-fleur c'est un chef-d'oeuvre. On peut chercher midi à 14 heures, se la jouer écolo bio bobo et manger des brocolis, y a pas à tortiller, le chou-fleur c'est l'aristocrate du potager, un peu comme "le chercheur est l'aristocrate des archives" (sic, nous ne nommerons pas l'auteur de cette dernière phrase pour préserver ses relations avec les généalogistes de l'Indre). Donc oui, elles sont fleuries comme des choux-fleurs et elles assument!

Enfin, elles assument... elles aimeraient bien assumer. C'est que le monde entier s'est ligué contre elles. La Faculté, mesdames et messieurs, la pire qui soit, celle que Molière étrilla en son temps, celle qui règne sur nos ulcères et nos écorchures. La Faculté, mesdemoiselles, qui prend soin de vos boutons, puis de vos bourgeonnements, et de vos effritements. La Faculté, chers amis, est une hydre sans pitié.

Condamnées. A mort.

Par décapitation.

Mes amydgales sont dans le dernier couloir. Elles vous saluent bien bas. 

01.01.2008

2007+2008=4015, vous en doutiez?

Les passages à l'année suivante, c'est le temps des additions.

En 2007, j'ai:

  • dit au revoir à mes premiers élèves.
  • eu l'agrég.
  • oublié mon parapluie en Irlande.
  • porté un drapeau rouge.
  • été renvoyée d'Ukraine pour tentative d'entrée clandestine dans le pays.
  • publié mon premier livre.
  • perdu et retrouvé ma dent chérie.
  • tenu ce blog (comment ça, pas souvent?!)

En 2008, je vais:

  • pas repréparer l'agrég (cf 2007).
  • dire au revoir à ma 2e génération d'élèves (snif).
  • reprendre ma thèse d'arrache-pied (c'est une image, je garde les deux quand même).
  • prendre du temps pour mes amis (ça fait des années qu'ils l'entendent et qu'ils ne le croient pas, l'important c'est de les rassurer en début d'année).
  • finir mes marrons glacés.
  • dance till the break of dawn.
  • lire.
  • écrire (ici, ailleurs, sur les sages-femmes en général, sur la vie des asperges en particulier).
  • tomber amoureuse (voeu pieux).

Mais, c'est quoi cette honte! Crions au scandale! Une note de 1er de l'an, c'est fait pour souhaiter du bonheur aux autres pas pour se regarder le nombril!

Comme si je ne pensais pas à vous? Bien sûr que je vous souhaite le plus possible de meilleur et le moins possible de pire pour cette année qui commence, que je vous conjure de rester en bonne santé et vous exhorte à croire en tous mes souhaits qui montent ab imo pectore (et ça n'a rien à voir avec les Dieux du Stade).

2007 fut 2007, mais 2008 sera... au moins 2008. 

02.12.2007

On ne les empêchera pas d'avancer.

A tous mes petits qui se lèvent à 5h le matin pour défendre leurs idées, à tous mes élèves qui font grève pour leurs petits camarades, à tous les étudiants qui prennent le risque de foutre en l'air leur année pour préserver l'avenir des autres,

continuez à vous battre.
Merci!

PS: on vous suit, difficilement, mais on vous suit. 

21.05.2007

Décadente dédicace

Qu'est-ce que je vais pouvoir dessiner... hum, oui, ça, ce serait pas mal... allez, on accroche un sourire et on se lance:

"Et votre petit nom, Mademoiselle, c'est...?"

"... Emma..."

"Pour Emma, donc... aahh! Emma678, c'était toi, hein, coquine?"

"Héhé, oui, exactement"

Bon, impeccable, la petite vanne placée juste quand il faut, avec le rebond immédiat, c'est beau quand même l'humour. J'ai prévu quoi au fait pour la dédicace..., et merde mon verre! Bon, hop, ni vu, ni connu, je balance habilement l'album des Barbapapa parfumé au whisky coca derrière le présentoir. Je vais encore passer pour un dessinateur décadent... d'un autre côté, c'est sympa comme légende. Moi, l'épicurien de la BD, le tombeur de ces dames, l'électron libre à côté du sérieux qui s'applique pour ses dédicaces. Faut reconnaître qu'il est doué, le bougre. Quand il prend ses crayons, tout le monde reste scotché comme un nourrisson devant son biberon, tiens même ce grand dadet là. Et pas cabot avec ça, le Chien...  A y est, une dédicace supplémentaire de faite. A la suivante... 

La demoiselle là-bas, on dirait bien mon album qu'elle sert contre elle comme une bouée de sauvetage. Qu'est ce qu'elle a? Elle ne bouge pas, elle a pris racine? Elle n'a pas l'air sourde pourtant, à moins qu'elle fasse semblant de comprendre ce qu'on dit. Je vais tenter une blague... tiens, elle a souri. C'est donc qu'elle entend, mais pourquoi elle ne me le donne pas, l'album, y a pourtant pas trente-six dessinateurs dans ce fond de librairie? On va attendre alors, qu'elle se décide (en espérant qu'elle n'y mette pas trop de temps). Ah, on dirait qu'elle va parler, peut-être... eh ben non, fausse joie. Un cas rare supplémentaire à ajouter dans ma galerie: la lectrice statue de sel, si j'ouvre la bouche pour lui demander l'album, elle se dissout sur place. Bon, ne nous laissons pas abattre, il reste des petits écoliers, à défaut de dessiner, manger reste une ressource.

"Euh, je vais vous faire travailler..."

Non! Elle n'est pas muette! Certes, la voix est à peine audible, limite chevrotante, mais elle parvient jusqu'à mes oreilles. C'est pas trop tôt! Je vais peut-être éviter de le lui dire d'ailleurs, si je ne veux pas la faire fuir à l'autre bout de l'arrondissement. D'un autre côté, quand on vient demander une dédicace, on prend son courage à deux mains, j'allais quand même pas lui prendre l'album si elle ne voulait pas me le tendre.

"C'est pour...?"

"... Fanfan..."

"Ah, Fanfan schtroumph, hein (le tout accompagné d'une oeillade significative, car une bonne feinte sert toujours deux fois, voire plus)?"

"Euh, non, en fait... celle qui vous emmerde toujours sur l'orthographe de votre blog..."

Là, je reste de cul. D'abord, parce que j'ai cru qu'elle allait s'étouffer à prononcer une phrase aussi longue alors qu'elle était visiblement en apnée depuis ses premiers mots, ensuite, parce que j'imaginais pas vraiment comme ça la chieuse qui pinaille quotidiennement dans mes commentaires. A vue de nez, elle a pas plus de 18 ans, la langue fermée à double tour dans sa poche, et elle est incapable d'aligner deux phrases. Les gens sont étonnament plus bavards derrière un écran, à l'abri. Mais qui m'a foutu des lecteurs pareils! Je pourrais pas en avoir des normaux, de ceux qui n'ont pas l'air d'aller à l'abattoir lorsqu'ils viennent me demander un dessin, qui ont des questions intelligentes ou même des questions tout court, faut pas être trop exigent, à me poser!

La prochaine fois, je mets une pancarte à l'entrée: "groupies muettes s'abstenir, la maison n'aime pas faire la conversation toute seule". 

J'avoue, je me suis permise de placer dans la tête d'un auteur des pensées qui ne s'y trouvaient peut-être pas, mais c'est aussi le jeu de l'écriture...non? 

13.04.2007

Dies fastus, dies nefastus

13 avril 2006: je bascule. Au fond du fond, il n'y a pas de fond, juste un vide cotonneux. Au fond du fond, il y a l'inconscience, le trou spatio-temporel. Ce 13 avril là, le temps s'est arrêté une vingtaine de minutes, et je n'ai jamais autant ressenti l'étrangeté de ces instants qu'on vit sans le savoir. Je n'aime pas dormir sans rêver.

13 avril 2007: un an déjà. J'émerge. C'est aujourd'hui l'anniversaire d'une amie, alors, comme disent les psys, les anthropologues, et tous les gens en -ogues, je réinvestis de sens le 13 avril. Parce que les trous noirs sont condamnés à s'éloigner indéfiniment, mais que les ami(e)s étaient là avant, pendant et après, je déclare le 13 avril journée de fabrication de bonheur. 

Merci, à tous, je ne l'ai pas assez dit. 

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