24.12.2007

Tentative (ter)

Ecrire, à force de le vouloir, j'ai fini par m'en imaginer capable. J'ai même réussi à aligner 800 pages d'un coup ou presque, un pavé sans histoire... d'histoire en fait. D'un mot à l'autre, j'ai troqué une vocation de romancière contre un analyse laborieuse du temps passé. Je ne passionnerai pas les foules, certains jours, je me passionne à peine moi-même, mais je remplis du papier, j'assure le renouvellement de la forêt des Landes ou je déforeste l'Amazonie au gré de mes pérégrinations historiennes. Dans une seule de mes thèses rentreraient quatre romans d'Amélie Nothomb (encore elle!) ou trois Marc Lévy, c'est une satisfaction comme une autre.
Je manque d'un personnage principal, un être exceptionnel ou exceptionnellement banal pour me guider dans ses aventures. J'aimerais voir naître de mon clavier un Jean Valjean, une Natacha Rostova, un Croc-Blanc même. Mais ils sont déjà tous nés, à une époque où on suait sang et eau sur des feuilles jaunissantes (le papier de bois, ça jaunit, il faut le savoir). Au fond, j'ai peut-être une excuse, l'ordinateur ne prête point aux grands sentiments, le médium clavier filtre les élans lyriques, l'écran oblitère l'humanité... Bon, ça fait beaucoup d'excuses pour un manque d'inspiration, mais à défaut de camper des personnages, j'excelle dans l'apologie préventive.
Si je devais faire une liste de tout ce qu'il me faudrait pour réussir à enfin commencer une histoire pour la terminer, je dirais donc un héros, voire une héroine, je ne suis pas machiste, quelques personnages secondaires pittoresques, un paysage de caractère (comme le vin de pays), une intrigue captivante... je dirais qu'au supermarché des ingrédients pour romancier en détresse, il me faudrait tout le magasin et plus encore.
 
Elle arrête la bête. C'est signe qu'elle repousse le chef-d'oeuvre à demain, après-demain, sine die comme dit son Gaffiot caché dans le placard. L'extinction de feux n'est pas loin.
J'ai mal au genou droit, c'est trivial mais je vous garantis que la perspective de passer debout les prochaines années (avant de me refaire une souplesse roulé dans une armoire) n'arrange pas la sauce. Une douleur circulaire me cisaille la rotule en cadence. Pour mon malheur, il paraît que les nevralgies picturales n'intéressent pas les médecins. J'attends qu'elle ait basculé tous les interrupteurs pour me détendre le bras. Sans être intolérant, je préfère les fourmis sur le sol que courant de mon omoplate à mon petit doigt. L'autre matin, je me suis endormi la tête sur le fauteuil, le bras relevé. Heureusement elle était tellement dans le coltard qu'elle ne m'a pas vu. J'ai fini par émerger en l'entendant batailler avec une tartine coincée dans le grille-pain.
A suivre (beaucoup moins sûrement) 

22.12.2007

Tentative (bis)

Je ne me suis pas présenté? Je suis l'arlequin. Enfin, plus précisément, je suis l'arlequin à qui Picasso a donné le visage de son fils, ce qui ne fait pas de moi Paulo Picasso. Un peu comme la pipe de Magritte, vous voyez? Non? C'est égal, je suis l'arlequin au mur, condamné à ne pas m'asseoir sur le fauteuil peint derrière moi, ce qui me laisse de longues heures à occuper pour oublier mes crampes de mollets.

Ce soir, elle est rentrée tard, après quelques jours d'absence où j'ai vu défiler les noirs et les blancs presque à heures fixes. Selon l'humeur elle part en laissant les volets ouverts pour faire de ses fenêtres deux bouches sombres dans la cour de l'immeuble. Mercredi dernier, c'était un jour comme ça, pour faire fuir les pigeons, paraît-il, pourtant, ça ne les décourage pas. Comment est-ce que je le sais? Mais je les entends... je suis peut-être plat, ça ne me rend pas sourd. Il y a Gustave, le ténor raté qui pourchasse Angélina, la soprano colorature de la cour d'à côté. De guerre lasse, elle accepte parfois une brève rencontre sur la rambarde de bois termité. Mais je ne suis pas là pour vous parler de volatiles... ou plutôt d'une volatile, celle qui se tient la tête devant son écran avec les yeux rouges. Ses séances d'écriture, c'est une parade, une contenance. D'autres se jettent sur un lit pour sangloter, elle, elle canalise sur un pc. Pour être honnête, elle ne canalise pas grand-chose. Depuis que je la connais, elle a au plus rempli un cahier d'écolier, de ceux à grosses lignes que les petits de cours préparatoire remplissent de ronds avec la queue en haut et de ronds avec la queue en bas. Mais elle ne se rebute pas, petite fille au front plissé.

Si j'avais pu choisir, je ne me serais pas peint en arlequin, ni en clown et guère plus en trapéziste. A vrai dire, je n'aime pas le cirque, ses décors criards, ses lumières crues et ses costumes de pacotille. Je n'aime pas les enfants non plus, alors imaginez, toute une vie représenté en Paulo Picasso... Elle me regarde sévèrement. Je me demande parfois si elle se doute que je l'observe. Je me demande surtout si elle m'apprécierait à me savoir si loin de mon image de bambin modèle. Mais le regard vire au songeur, au rêveur. On l'a perdue de nouveau, repartie à des années de moi, des années en arrière ou en avant, c'est selon. Elle est assise sur son présent en équilibre instable, jamais tout à fait calée dans son siège. Mais je m'emporte, il est trop tôt pour vous parler de tout ça.

A suivre (sans doute) 

 

20.12.2007

Tentative

 
Ce serait l'histoire d'une histoire qui n'arrive pas à s'écrire, d'une écrivain qui ne veut pas naître, d'une romancière en suspens qui n'arrive pas à devenir.
Ce serait l'histoire d'une histoire asthmatique, étouffant devant un clavier d'ordinateur.
Ce serait l'histoire d'une lectrice de Pennac qui n'aimerait pas faire son propre Dictateur et le Hamac mais qui se bat avec une chaise en paille et un héros aussi fugace qu'évanescent.
Ce serait cette histoire que je vais vous raconter.
Mon fameux roman, ça fait quinze ans qu'il est en gestation. Pire qu'une éléphante me direz-vous, oui, pire qu'une maman brontosaure à mon avis. A ma décharge, il y a quinze ans, je n'en avais que onze et, à moins de s'appeler Nothomb, on est facilement pardonnée à cet âge de rester coite devant une page blanche.
La page blanche, c'est, comme qui dirait, un motif récurrent dans mes gribouillis. Je tourne autour, comme en ce moment, avec un délice non dissimulé, y déposant une touche de lettres, un pâté de mots, toute esquisse susceptible de soulager ma conscience littéraire pour quelques mois supplémentaires.
"Mais nul ne t'impose d'écrire ce roman?"
Mais peut-être ai-je tout simplement envie de l'écrire...
 
La voilà repartie dans ses délires, scotchée devant son écran sale. Des années qu'elle essaie en vain de pondre quelques pages qui tiennent ensemble à défaut de tenir debout. Au fond, elle s'y complaît dans cet avenir glorieux d'une construction littéraire dont les fondations pataugent dans de gluants marais. Ce serait pathétique si elle y passait tout son temps. Heureusement, ces crises sont sporadiques, du paludisme textuel.
Elle fait bien autre chose dans la vie. Sa vaisselle, tous les deux jours en catastrophe le matin avant de partir travailler. Son courrier, avec retard toujours, la ponctualité n'étant que la politesse des rois, elle s'en dispense. Des petits riens qui lui prennent beaucoup de temps. Moi je l'observe courir d'un bout à l'autre de son appartement et je m'émerveille de ne pas la voir se cogner aux murs dans son tourbillon. N'allons pas dire que je l'envie, je ne suis pas sur le même plan et mes deux dimensions me suffisent largement.
A suivre  (peut-être)

08.07.2007

Le tournant (3)

"Si on me demandait mon histoire, je dirais que je suis né dans le bureau d'un notaire, avec l'âge d'un autre qui m'a posé sur les épaules cinquante-huit années de pâte de cacao et de pâte feuilletée. Le comptable de Clément Laroche avait si bien compté que j'ai pu acheter ma maison, au coeur de la Balagne, parce que ce nom me donnait envie de promenade et qu'à penser tout seul on vit de jeux de mots sans qu'il faille d'autres oreilles pour s'en saisir ou d'autres bouches pour en rire.

Mais mon histoire, personne ne s'en inquiète. Un veilleur c'est moins qu'un phare ou qu'une balise, un veilleur c'est juste un oeil et les yeux n'ont pas d'histoire. A y bien réfléchir d'ailleurs, je ne pourrais leur raconter que ce qu'ils savent déjà, que leurs vies dont j'empoigne des bribes entre chaque horizon de la route et ils n'aimeraient pas. Leur méfiance ne dort qu'à demi, elle guette, elle aussi, chacun de mes gestes, chacune des paroles que je ne prononce pas. Ils vivent sous mon regard tant qu'ils me savent muet et j'ai perdu l'envie de discourir... ou je ne l'ai jamais eue.

Ce matin, il fait chaud et le brouillard avale goulûment les formes qui m'entourent. Je suis sur une île, mon banc est la proue de ma maison qui tangue et je dérive au fil d'heures vides sans que se profile au large la moindre once de camping-car hollandais fantôme. La route me souffle son haleine tiède de goudron recuit et mon bâton de réglisse résiste à mes mâchonnements. Il ne manquerait plus que se réveille le sifflement de mon oreille droite pour que ma veille soit irrémédiablement gâchée.

A cinq mètres de moi se dresse un mur, une frontière entre l'être et le néant, si j'ose dire. En deçà je vois, au-delà j'imagine... J'imagine que peine dans la côte une silhouette frêle. Elle n'y voit goutte mais avance vaillamment dans tout ce coton. Ses yeux sont foncés, presque noirs mais cerclés d'un trait de gris parce qu'elle eut des parents artistes. Elle pourrait s'appeler Madeleine, ou Mado, ou mon ange, avec ses jambes blanches décorées de bleus et de griffures. Elle s'arrête souvent pour chercher le sommet de côte qu'elle ne peut pas voir et repart avec un entrechat, le buste parallèle à la pente en appuyant fort sur ses hanches comme pour se raccrocher à quelque chose de solide dans cette chantilly. Ma maison n'est plus si loin, j'entends presque son souffle irrégulier, ses pas syncopés."

A suivre... 

07.07.2007

Le tournant (2)

Ma maison est une grande bâtisse en haut d'une côte. Elle observe les deux côtés de l'angle que dessine la route, un virage fourbe où les voitures se croisent sur deux roues. J'arbitre les duels: 4x4 contre mobylette, pot de yaourt contre bus de touristes alsaciens, gars de Cateri contre fille de l'Ile Rousse. En vingt-trois ans, j'ai compté plus de défaites que de nuls. Les gens du coin gagnent souvent. Ils savent l'âme de la courbe, la résistance du parapet à l'intérieur et l'épaisseur de mon mur à l'extérieur. Moi je sais le point d'impact. J'ai déplacé mon banc de quelques mètres, un arbitre ne peut pas se trouver sur la trajectoire de la balle, il doit être impartial... et indemne.

Le rituel est précis. Je me lève à cinq heures et j'attends derrière ma fenêtre que le soleil émerge et qu'il dore le ciel. A onze heures, je m'installe sur mon banc et je ne rentre qu'à l'heure où les autres sortent. C'est normal. Je prends mon quart pendant qu'ils mangent et qu'ils font la sieste. L'hiver, je compte une douzaine de voitures: le boulanger, le facteur, le livreur de l'épicerie, le maire qui va voir sa bonne amie à Corbara et quelques autres, d'Aregnu ou de plus loin, de Calvi même parfois en route vers l'Ile Rousse. L'été, je calcule les intervalles, par dizaines, par centaines, et j'apprends les numéros de départements. Il y en a un que je ne retrouve jamais, c'est le 19, mais comme il est rare, c'est moins grave, ça ne gâche pas trop ma veille et personne ne le sait. A vingt heures, je reprends ma garde jusqu'à ce que mes cils entraînent mes paupières dans leur chute, que les oliviers se troublent et que l'âne du voisin braie dans ses rêves.

Sur ma carte d'identité, je lis Clément Laroche. Le médecin, le notaire, ils m'ont tous confirmé que c'était bien ça, que j'étais Clément Laroche. Je n'ai pas voulu les décevoir, mais je ne me reconnais pas. A dire vrai, je ne me connais pas, mais je suis reconnaissant à cet étranger de m'avoir donné un nom pour ne pas troubler les administrations, pour me permettre de vivre dans mon tournant. Il était pâtissier-chocolatier, ce Clément, à Eymoûtiers dans le 87 qui est la Haute-Vienne et dont j'ai vu passer treize voitures depuis le début du mois. Ses affaires marchaient bien à ce que m'a dit Maître Dubois, et ses chocolats étaient connus jusqu'à Limoges, qui est la préfecture de la Haute-Vienne dont j'ai vu passer... je me répète, je crois. C'est amusant. Je n'aime pas le chocolat, ni le noir, ni le lait, ni le blanc. Le nougat à la rigueur, mais pas le chocolat. Je n'ai pas osé le dire aux gens de l'hôpital qui me parlaient de mes Monts du Limousin. Je l'ai glissé à Maître Dubois qui a froncé le sourcil mais qui n'en a pas démordu pourtant: je suis Clément Laroche et je suis riche. 

A suivre... 

06.07.2007

All you need is love. Le tournant (1)

Pour reprendre le cours de ce blog, je vous propose un titre sans rapport avec ce qui va suivre mais un petit rappel beatlien ne fait de mal à personne, et une tentative inachevée de nouvelle. Il y a quelques semaines, mon oeil s'arrêta sur le prospectus annonçant le concours de nouvelles de ma bonne vieille ville natale. Pleine d'un enthousiasme aussi flambloyant que velléitaire, j'empochai la chose et me lançai le jour même dans la rédaction. Or, mon inspiration m'ayant lâchée en cours de route comme la roue de Lance Amstrong lors d'un contre la montre, je laissai passer le délai du 23 juin et ne finis pas de l'écrire. Je vous l'offre donc pour me faire pardonner mon long silence.

"Il y a la route, je regarde toujours si je vois passer quelqu'un, de connu, de nouveau, de grand, de petit, quelqu'un tout court en fait. Dans le village, on m'appelle le veilleur parce que quels que soient le jour, l'heure, je garde ce coin de route. Au début, les gens ne m'aimaient pas, ils me surveillaient en train de guetter.

"Qui c'est donc celui-là? Qu'est ce qu'il attend à regarder cette route? Ici on n'aime pas ça les curieux".

Je les faisais parler avec mon silence et mes yeux fixés sur le tournant. Je les faisais surtout parler parce que je n'étais pas d'ici. J'empiétais sur leur paysage, je leur mangeais un bout de commune avec ma surveillance. C'était grave. A Aregnu, on ne badine pas avec le droit au regard.

Pourtant de fil en aiguille, ils ont fini par tolérer, oh non, pas accepter mais supporter et si j'osais être enthousiaste, je dirais qu'ils m'ont adopté. Je suis devenu le veilleur, au bout de huit ans. Je le suis encore, depuis quinze ans. Le surnom m'a sauté un matin aux oreilles de la bouche de mon voisin:

"Aujourd'hui, c'est brouillard, le veilleur veillera pas grand-chose".

Moi qui ai oublié comment on rit, j'ai senti les coins de ma bouche remonter doucement, ça tirait sur mes lèvres, c'était étrange, mais presque agréable. Le veilleur c'était un nom pour moi qui n'étais rien, il valait bien celui que j'avais oublié. C'était même plus qu'un nom, c'était une charge, un honneur offert par le village. Avant ce matin de la révélation, je regardais, dès ce moment j'ai veillé, je les ai protégés, tous, eux que le maire appelle mes "concitoyens". Ils m'ont institué leur gardien, sur le seuil de leur monde, une manière comme une autre de m'y accueillir sans m'y faire entrer."

A suivre...